Problématique - La violence et ses différentes manifestations dans le couple adolescent
Tout comme dans les couples d’adultes, la violence existe dans les relations amoureuses des jeunes. Cette violence constitue d’ailleurs un problème social important, non seulement à cause de son ampleur, mais aussi à cause des répercussions qu’elle entraîne sur la santé des adolescent(e)s concerné(e)s.
- Définitions de la violence
Plusieurs définitions de la violence apparaissant dans un contexte de couple ont été proposées. Francine Lavoie, l’un des chefs de file de la recherche sur la violence dans les relations amoureuses des jeunes, attire l’attention sur la portée des gestes posés à l’endroit du partenaire amoureux. Elle définit la violence comme «tout comportement ayant pour effet de nuire au développement de l’autre en compromettant son intégrité physique, psychologique ou sexuelle» 1.
D’autres définitions insistent sur le caractère intentionnel des gestes de violence infligés au partenaire amoureux. Le Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) définit la violence comme «un exercice abusif de pouvoir par lequel un individu en position de force cherche à contrôler une autre personne en utilisant des moyens de différents ordres afin de la maintenir dans un état d’infériorité ou de l’obliger à adopter des comportements conformes à ses désirs à lui»2 .
Les expériences de violence rapportées par les adolescent(e)s ont lieu, en majorité, au sein de relations d’une certaine durée où les jeunes se sont investis sur le plan émotif. Toutefois, elles peuvent aussi survenir au cours d’une relation de courte durée et même d’une relation d’un soir. Lorsque la dynamique de la violence s’installe, le premier épisode de violence est suivi d'épisodes récurrents où la fréquence et l’intensité augmentent avec le temps. Aux formes de violence verbale et psychologique, plus souvent présentes au début, s’ajouteront les formes de violence physique et sexuelle.
- Les principales formes de violence
La violence psychologique est décrite comme l’usage de menaces, de tromperies, de contrôle ayant pour effet de bouleverser l’autre et de compromettre son bien-être. Parmi les formes de violence psychologique, on note, tout comme chez les adultes, «le dénigrement, les insultes, le contrôle social, l’indifférence, le chantage, les menaces de séparation ou de vengeance et le harcèlement après la rupture» 3 . Les premières manifestations de contrôle sur les sorties, sur l’habillement ou sur les fréquentations ont souvent l’amour de l’autre comme excuse. Comme ces formes de violence sont fréquentes et s’opèrent souvent de façon subtile, il importe d’en reconnaître les manifestations. Par ailleurs, les entrevues auprès des jeunes révèlent que «les menaces d’atteintes à la réputation en lançant des rumeurs semblent fréquentes chez les adolescents surtout les plus jeunes» 4 .
La violence physique fait référence à l’usage de la force physique ou d’objets de façon à compromettre l’intégrité physique de l’autre. La plupart des recherches ont évalué la prévalence de la violence physique à partir des huit tactiques de violence énoncées dans le Conflict Tactics Scale (CTS) 5 . Ces tactiques de violence font référence aux comportements suivants :
- Lancer un objet sur l'autre
- Pousser, empoigner;
- Donner une claque;
- Donner un coup de pied, un coup de poing;
- Frapper l'autre avec un objet;
- Donner une raclée;
- Menacer à main armée;
- Donner un coup de couteau ou de fusil.
La violence sexuelle inclut tout comportement, même ceux qui ont lieu à l’intérieur d’une relation amoureuse stable ou d’un mariage, qui incite ou qui force une autre personne à être témoin ou à s’engager dans des activités à caractère sexuel sans son consentement. Les moyens utilisés peuvent être de tout ordre : force physique, menace, intimidation, chantage, manipulation, pression, mensonge, ruse, abus de pouvoir ou de confiance. Les manifestations de cette violence sont multiples : obliger l’autre à regarder du matériel pornographique; le soumettre à des actes sexuels humiliants ou non désirés; le harceler sexuellement; refuser de porter un condom malgré les demandes de la partenaire; punir l’autre en refusant une relation sexuelle; exiger des rapports sexuels, qu’il y ait ou non pénétration.
Comme chez les adultes, la violence sexuelle peut être aussi difficile à déceler que la violence psychologique. Beaucoup de jeunes ne peuvent concevoir que c’est un viol lorsque l’amoureux utilise la contrainte ou même la force pour obtenir une relation sexuelle. Il en est de même pour l’agression sexuelle sans pénétration ou éjaculation, alors qu’elle est reconnue comme telle par la loi depuis 1985. De plus, les jeunes utilisent plus fréquemment l’alcool, les drogues et la pression continue pour obtenir une relation sexuelle, que la menace et la force.
- L'ampleur de la violence
L’ampleur de la violence dans les couples à l’adolescence demeure une réalité difficile à cerner. D’une part, les gestes de violence sont loin d’être systématiquement rapportés aux autorités et d’autre part, ces gestes ne sont qu’un aspect d’une violence caractérisée par sa forme cyclique et répétitive. De plus, l’embarras, la peur des représailles, la déception, les croyances à l'effet que certains incidents sont trop anodins pour être rapportés et l'hésitation à se remémorer les incidents traumatiques incitent certaines victimes à garder le silence. Afin de pallier à cela, des chercheurs ont tenté d’en évaluer l’ampleur à partir des témoignages des jeunes eux-mêmes. Ces recherches obtiennent cependant des résultats très variables à cause, entre autres, de différences dans l'échantillonnage, dans la définition opérationnelle des diverses formes de violence, dans le choix des populations à l’étude et dans le traitement des données.
À ce jour, une seule enquête 6 offre des données représentatives de la population à l’échelle québécoise pour les jeunes de 16 ans. Toutefois, cette enquête ne s’intéresse qu’aux filles qui ont subi de la violence et qu’aux garçons qui en ont exercé.
Elle indique que chez les filles de 16 ans qui ont fréquenté un partenaire au cours des 12 mois précédant l’enquête, environ :
- une fille sur trois a vécu de la violence psychologique,
- une sur cinq de la violence physique,
- une sur dix de la violence sexuelle.
Chez les garçons de 16 ans qui ont fréquenté une partenaire dans les 12 mois précédant l’enquête, l’enquête rapporte que :
- un garçon sur cinq a infligé de la violence psychologique,
- un garçon sur dix de la violence physique,
- un sur vingt de la violence sexuelle.
Deux revues des écrits scientifiques 7 présentent des études effectuées au Québec auprès de jeunes ayant vécu une relation amoureuse dans les 12 mois précédant l’enquête, ces études nous indiquent que :
- Les formes subies ou exercées de violence psychologique paraissent aussi présentes chez les filles que chez les garçons.
- Aucune différence n’a été observée entre les garçons et les filles quant aux épisodes de violence physique subis. Par contre, les filles rapporteraient avoir exercé des comportements physiquement violents envers leur partenaire dans une proportion plus grande que les garçons. Ces résultats méritent cependant d’être nuancés : «lorsqu’on prend le temps de recueillir des informations sur les réactions des protagonistes, on obtient un autre portrait de la situation entourant la violence physique. Selon leur étude auprès des adolescents des deux sexes, 54% des garçons disent rire après un geste de violence physique posé par leur petite amie et 31% disent l’ignorer. En comparaison, seulement 10% et 15% des filles victimes adoptent ces deux modes de réaction respectivement…» 8 .
- On s'entend pour dire que les jeunes filles sont significativement plus nombreuses que les garçons à avoir été victimes de violence sexuelle alors que les garçons seraient proportionnellement plus nombreux à avoir commis de tels gestes.
Les différentes études sur l’ampleur de la violence dans les relations amoureuses des jeunes nous confirment le fait que cette réalité est fort complexe, mais elles nous encouragent à poursuivre la réflexion et l’exploration de nouvelles pistes de recherches. En effet, ces résultats et plusieurs commentaires d’intervenants soulèvent de nombreuses questions, par exemple :
- La violence des filles est-elle une conséquence de l’affirmation plus grande des filles et/ou de la banalisation de la violence dans la société?
- Est-il possible que les garçons déclarent moins de violence qu’ils en font en réalité à cause d’une désapprobation sociale envers la violence des hommes ou parce qu’ils perçoivent leur violence comme une réponse aux comportements de leur partenaire?
- Est-ce que les filles déclarent moins de violence subie parce qu’elles en sous-estiment l’ampleur du fait qu’elles se considèrent davantage responsables de la violence subie et des conflits vécus dans la relation?
- Quel est le contexte (répétition, escalade, cycle) dans lequel survient la violence?
- Quelles sont les motivations sous-jacentes aux attitudes et comportements de violence?
- Quel sens les personnes impliquées (victimes, agresseurs, témoins et intervenants) donnent-elles à ce qui se passe?
- Quelle est l’influence véritable de la culture, de la religion?
- Qu’en est-il chez les couples homosexuels?
On constate qu’il est important d’avoir des méthodes de collecte de données et des instruments de mesure qui nous donneront une meilleure compréhension des relations amoureuses des jeunes et de la place de la violence dans leurs relations.
- Les conséquences de la violence
Les conséquences de la violence sur la santé mentale, physique et sexuelle demeurent des dimensions peu explorées, notamment lorsque cette violence est vécue à l’adolescence. Selon les études, certaines dimensions sont imprécises, particulièrement en ce qui concerne l’identité de l’agresseur (étranger, membre de la famille ou partenaire amoureux) ou l’âge de la victime, et la portée des conclusions est souvent réduite par l’absence de groupe de comparaison. Des auteurs suggèrent de parler davantage d’états associés à la violence que de conséquences parce que la mesure est prise sur une expérience passée et que certains de ces états ont pu être présents avant même les incidents de violence et aggravés par ceux-ci.
Cependant, on peut dire que vivre dans une relation amoureuse empreinte de violence affecte le développement de l’identité de l’adolescent(e) et a un impact sur ses relations amoureuses futures. La victime subit du dénigrement par une personne qu'elle aime, perd confiance en ses capacités et expérimente ses premières relations amoureuses dans la tristesse, l’incompréhension, la peur et la honte. L’agresseur(e), pour sa part, développe des manières d’être en relation et un mode de résolution de conflit qui sont inadéquats. Il peut en arriver à se percevoir uniquement comme un agresseur sans autre considération. Étant donné la récurrence des épisodes de violence psychologique et son escalade vers la violence physique et sexuelle, nous savons que les conséquences deviennent très lourdes pour les victimes. Ces conséquences peuvent se résumer ainsi :
Conséquences sur la santé émotionnelle, psychologique et cognitive :
- Détresse psychologique, honte, confusion, ambivalence (amour, haine), épuisement, peur, impuissance, isolement;
- Problème de sommeil, anxiété, dépression pouvant se traduire par des idées ou gestes suicidaires;
- Somatisation, prise abusive de drogues ou d’alcool;
- Perte de confiance en soi, dégradation de l’estime de soi, difficultés à prendre des décisions;
- Troubles du comportement, modifications de la performance scolaire, absentéisme.
Conséquences sur la santé physique et sexuelle :
- Blessures physiques légères, modérées ou sévères qui exigent des soins médicaux;
- Grossesses non désirées;
- Maladies transmissibles sexuellement;
- Douleurs chroniques liées aux fonctions sexuelles;
- Perte de désir, craintes liées à l’exercice de la sexualité.
- Les facteurs associés aux expériences de violence
Il est difficile de définir exactement les causes de la violence. Lorsqu’on parle de facteurs associés, il s’agit de facteurs qui peuvent être mis en relation avec la violence dans les relations amoureuses. Leur présence dans l’histoire personnelle ou culturelle du jeune ne fait pas de celui-ci nécessairement une victime ou un agresseur, mais augmente la probabilité qu’il ou elle le soit. Les facteurs associés à la violence peuvent se résumer ainsi:
Facteurs liés à l’environnement social et culturel
- Le sexisme omniprésent dans la société;
- La banalisation de la violence;
- Des modèles de relations de couple dans les médias et dans la communauté où l’on retrouve de la violence psychologique, physique ou sexuelle, de l’agressivité, du contrôle, de la jalousie abusive ou de la domination d’un partenaire sur l’autre.
Facteurs liés au milieu de vie
- Expériences de violence physique dans l'enfance (victime et agresseur-e);
- Exposition à des épisodes de violence entre les parents (victime et agresseur);
- Abus sexuels dans l’enfance (victime);
- Victimes de violence à l’école (agresseur);
- Présence de violence dans une fréquentation antérieure (agresseur-e);
- Avoir des pairs impliqués dans ce genre de violence (victime et agresseur-e).
Facteurs individuels ou liés à l’histoire personnelle
- Faible estime de soi (victime et agresseur-e);
- Problèmes de comportement (agresseur-e);
- Faible perception de contrôle comportemental et d’efficacité personnelle dans la sphère amoureuse (victime);
- Présence d’un engagement affectif proéminent au sein de la relation et des sentiments amoureux intenses (victime);
- Présence d’attitudes plus favorables à la violence exercée dans un contexte de couple (victime et agresseur-e);
- Conception divergente des rôles sexuels dans le couple (victime);
- S’être impliqué dans une relation amoureuse à un plus jeune âge et avoir vécu des expériences de violence dans le cadre de relations antérieures (victime).
- Avoir vécu des relations sexuelles précoces, avoir eu de multiples partenaires et avoir vécu une expérience de grossesse non planifiée (victime).
- Les facteurs associés au maintien de la relation de violence à l'adolescence
Une revue des écrits scientifiques nous indique que beaucoup de relations amoureuses, de 60 % à 80 %, selon les études, se poursuivent en dépit des manifestations de violence. La population étudiée était constituée de filles victimes de violence, lesquelles sont significativement plus nombreuses que leurs pairs de sexe masculin à demeurer dans de telles relations. En voici les principaux résultats 9:
Une proportion significative de filles qui poursuivent leur relation en dépit de la violence :
- ignore, minimise ou ne considère pas la violence comme une raison suffisante pour mettre un terme à une relation;
- idéalise leur relation de couple (amour romantique, lien d’attachement aveuglant et fusionnel);
- présente une plus faible estime d’elles-mêmes et une conception plutôt traditionnelle des rôles sexuels;
- affiche un sens marqué de l'engagement et un investissement important au sein de la relation;
- envisage des alternatives limitées à leur relation (peur de ne pas se trouver un nouvel amoureux ou qu’il soit semblable ou pire que le dernier partenaire);
- s’ajuste à la situation de violence en la niant, en évitant d’y faire face, en espérant que ça change (s’attarder aux aspects positifs de la relation, banaliser les gestes de violence et leur portée, se blâmer, se culpabiliser, rationaliser les comportements de violence);
- a recours au réseau informel, constitué des amis et des parents, pour recevoir du soutien en situation de violence plutôt qu’aux ressources formelles.
Conclusion
La question de la violence dans les relations amoureuses des jeunes est un problème grave aux facteurs multiples et aux conséquences importantes qui peuvent se répercuter tout au long de la vie. Il y a urgence d’agir auprès des victimes, bien sûr, mais également auprès des jeunes qui exercent cette violence et de ceux et celles qui en sont témoins, en travaillant en complémentarité et en continuité sur les nombreux déterminants identifiés.
Au niveau de la recherche, il reste beaucoup à faire pour comprendre ce phénomène dans toute sa complexité. Les études quantitatives portant sur des échantillons représentatifs doivent être complétées par des études qualitatives nous permettant de cerner, au-delà des gestes posés, la dynamique dans laquelle cette violence s’exerce et de trouver des pistes d’intervention permettant d’influencer non seulement le point de vue des jeunes mais aussi leurs comportements.
L’amour est une réalité très importante dans la vie des adolescents et elle influence souvent toutes les sphères de leur vie. Les adultes qui accompagnent les jeunes durant cette période cruciale de leur vie doivent êtres prêts à entendre leurs questions et à les aider à tirer des leçons de leurs expériences, afin qu’ils vivent des relations plus harmonieuses et égalitaires. Ces acquis leur serviront non seulement pendant leur adolescence mais aussi, durant toute leur vie d’adulte.
Si l’on veut favoriser la discussion chez les jeunes, il importe d’avoir envers eux une attitude positive, leur parler non seulement de violence, mais d’abord de ce qui les intéresse et les préoccupe : l’amour, le plaisir, la manière d’avoir des relations épanouissantes, bref, de tout ce qui façonnera leur rapport à l’autre dans les années à venir.
Références
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Lavoie, F., Vézina, L., Gosselin, A. et Robitaille, L. (1994). VIRAJ : Programme de prévention de la violence dans les relations amoureuses des jeunes. Animation en classe. Québec : Ministère de l'Éducation.
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Clément, M. et Bourrassa, C. (1996). Rapport annuel du CRI-VIFF. Université Laval, Québec.
-
Lavoie, F. (2000). La prévention de la violence dans les relations de couple à l’adolescence. Dans F. Vitaro, & C. Gagnon (Eds.), Prévention des problèmes d’adaptation chez les adolescents chez les enfants et les adolescents. Tome II: Les problèmes externalisés (chapitre 9, pp. 405:450). Sainte Foy: Presses de l’Université du Québec.
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Idem note 3.
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Strauss, A.L. (1979). Measuring intrafamily conflict and violence : The conflict Tactics (CT) Scales. Journal of Marriage and the family, 41, 75-88.
-
Lavoie, F., et Vézina, L. (2002). Violence dans les relations amoureuses. Dans Enquête sociale et de santé auprès des enfants et des adolescents québécois 1999 (chapitre 21, pp. 471-484). Québec : Institut de la statistique du Québec.
-
Fernet, M. (2002). Une conceptualisation dynamique et ancrée de la violence subie en situation de couple par des adolescentes. Thèse présentée à la Faculté des études supérieures, Département de médecine sociale et préventive, Faculté de médecine. Montréal : Université de Montréal. Lavoie, F. (2000). Idem note 3.
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Idem note 3.
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Fernet, M. (2002). Idem note 8.
Pour en savoir plus :
Auteurs :
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Mylène Fernet, chercheure, Département de sexologie, Université du Québec à Montréal
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Chantal Hamel, coordonnatrice, Projet Relations amoureuses des jeunes
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Lorraine Rondeau, agente de planification et de programmation, DSP de Montréal
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Pierre H. Tremblay, Médecin-conseil, DSP de Montréal